Mustafa Balbay, représentant à Ankara du très kémaliste quotidien Cumhuriyet (la République), vient de passer cinq jours dans les geôles turques, « interpellé pour terrorisme » dans le cadre de l’opération « Ergenekon » orchestrée par le gouvernement islamo-conservateur actuellement au pouvoir emmené par le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan. Mustafa Balbay se définit lui-même pourtant comme un « blessé du terrorisme » et écrit dans la colonne d’Uğur Mumcu, tué par attentat. Il côtoie également le bureau d’Ahmet Taner Kışlalı, tué par attentat.
Et Balbay de mettre en garde : « ...Si cette procédure continue, des personnes auxquelles on ne penserait jamais pourraient y être incluses. Que ceux qui se croient dans l’immunité, qui se gardent de critiquer le gouvernement, prennent garde. Cette structure conduit vers une conception des milieux AKP, selon laquelle : ’’où tu es avec moi, où tu es un terroriste’’. ... « Cette étiquette ne me collera pas » note Balbay... « Notre point commun à tous, c’est d’être patriotes, de ne pas faire de concessions sur les réformes kémalistes, de donner la priorité à l’unité de l’Anatolie, avant d’intégrer l’UE, de ne pas concéder sur la laïcité, de dire ’non’ à la mise à disposition de la Turquie, en faveur des tiers ».
Mustafa Balbay, bien que relâché, a l’interdiction de quitter le territoire turc dans l’attente de son procès, à l’instar de dix de ses compatriotes.
Dix autres personnes sont par ailleurs incarcérées avec l’accusation d’ « incitation à une insurrection contre le gouvernement, en utilisant la force et la violence » : le Général Şener Eruygur, président de l’association de la pensée kémaliste ADD ; le Général Hurşit Tolon ; le président de la Chambre de commerce d’Ankara (ATO), Sinan Aygün ; le secrétaire général de l’association des industriels et des hommes d’affaires nationaux (USIAD), Birol Başaran ; le colonel en retraite, Atilla Uğur, etc.
La Turquie est actuellement confrontée au paradoxe d’une modernité croissante notamment sur le plan économique, et en parallèle d’une régression islamo-réactionnaire au niveau des mentalités.
Alors que les tours du quartier de Dört Levent à Istanbul évoquent le quartier de la Défense à Paris, alors que la jeunesse dorée des quartiers stambouliotes de Beyoğlu et Beşiktaş se déhanche tous les soirs du week-end sur les mêmes tubes qu’à Londres, Madrid ou Paris, le cancer de la pensée islamo-réactionnaire est en train de ronger progressivement même les classes les plus aisées et éduquées de la société.
Ayant récemment voyagé en Turquie, d’Istanbul à Ankara en passant par le port de Samsun au bord de la mer Noire, il m’a été très pénible de constater combien des amis très proches que je connais depuis douze ans régressent année après année vers une réaction aliénante, qu’ils ne souhaitent généralement pas pour eux-mêmes. Le plus stupéfiant vient probablement d’une très bonne amie stambouliote qui va être obligée dans les prochains mois d’épouser un homme qu’elle n’aime plus, contrainte en cela par ses parents, faute de quoi son père la renierait. Pour information, cette amie est fille d’un notaire et d’une enseignante à la retraite d’un milieu plutôt aisé de Thrace, proches du parti kémaliste de gauche CHP (Parti Républicain du Peuple), principal parti d’opposition au gouvernement islamo-conservateur au pouvoir à Ankara.
Cette amie incarne pourtant la Turquie moderne ouverte sur l’occident, le progrès et la science, diplômée de l’enseignement supérieur, émancipée au niveau des mœurs (relations sexuelles avant le mariage, consommation d’alcool, etc.) et travaillant comme cadre supérieur dans une grande banque turque installée dans le quartier stambouliote futuriste de Dört Levent, pour un salaire de 800 euros par mois, ce qui est très élevé en Turquie (à titre de comparaison, un ouvrier gagne environ 250 euros mensuels).
Mais à plus de 30 ans, s’assumer en tant que femme célibataire est de plus en plus difficile en Turquie… Même avec des parents relativement « ouverts », la pression du « qu’en dira-t-on ? » des voisins et cousins est bien souvent la plus forte… pour le plus grand malheur de ses propres enfants…
Et voilà comment en 2008, une stambouliote incarnant la Turquie dont rêvait Atatürk, par amour pour ses parents et par ce qu’elle n’est plus une femme libre, selon ses propres mots, va accepter de vivre avec son mari qu’elle n’aime plus et sa belle-famille (« Ta famille, c’est nous maintenant. Tu dois passer tout ton temps avec nous », dixit le futur beau-père) dans un petit appartement à 60 kilomètres du centre d’Istanbul, cantonnée à un rôle de ménagère…
Dixit plusieurs personnes rencontrées lors de mon dernier voyage en Turquie : Oui, le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdoğan est une menace pour les acquis de Mustafa Kemal, oui la Turquie pourrait malheureusement devenir dans quelques années une république islamique à l’instar de l’Iran de 1979. D’autres personnes, proches de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement), le parti islamo-conservateur au pouvoir, de m’affirmer que bien évidemment le gouvernement en place ne menaçait nullement les acquis d’Atatürk…
Mustafa Kemal dit Atatürk, le père de la Nation turque. Il mériterait à lui seul des dizaines de posts sur Double Regard tant son importance et son omniprésence en Turquie sont inimaginables pour toute personne qui n’a jamais voyagé en Thrace ou en Anatolie.
Il faut se rendre à Ankara, la « Brasilia turque », pour se rendre compte de l’importance de l’œuvre de Mustafa Kemal et surtout pour constater l’ampleur du culte de la personnalité réservé au grand homme.
Anıtkabir, le mausolée d’Atatürk. De là-bas, une vue imprenable sur les principaux quartiers d’Ankara. Passage obligé de tous les chefs d’Etats et de gouvernements étrangers en visite officielle en Turquie, Anıtkabir contient la tombe d’Atatürk, celle d’Ismet Inönü, le successeur de Mustafa Kemal à la Présidence de la République après le décès de ce dernier en 1938, ainsi qu’un musée où l’on peut notamment admirer… le blaireau de rasoir et le pyjama du père de la Nation turque…
Visitant pour la première fois cet impressionnant mausolée en compagnie d’une amie stambouliote, celle-ci me dit à un moment de la visite : « Si demain la Turquie était en guerre, je serais prête à mourir pour mon pays ». Pour information, la personne qui a tenu ces propos courants en Turquie est une kémaliste de gauche proche du Parti Républicain du Peuple.
Sans m’étendre dans ce post sur les acquis d’Atatürk sur la Turquie moderne, il convient de souligner qu’ils sont nombreux : droit de vote des femmes en 1934 plus de dix ans avant la France, adoption du code civil suisse et de l’alphabet latin, institution du mariage civil, etc.
On comprend mieux l’enjeu de civilisation qui existe actuellement de part et d’autre du Bosphore : la Turquie a tant reçu en matière de modernité et de progrès, notamment de la part d’Atatürk, qu’elle a beaucoup à perdre, si le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan persévère dans une politique globalement réactionnaire (dans le sens propre du terme) et si l’Europe rejette sans concession ni dialogue toute possibilité d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne ou toute forme de partenariat renforcé.
Pierre-Yves BUREAU